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Analyse, comparaison, opinion

Le nettoyage ethnique d’Israël

par Ed Herman

vendredi 17 février 2006

Comment l’Ouest et la Presse Libre Ont Accepté, Approuvé, et Occulté l’Interminable Nettoyage Ethnique d’Israël et son Racisme Institutionnalisé, en Violation de Toutes les Prétendues Valeurs des Lumières, Sous l’Image Hypocrite d’un Drame Cornélien.

A paraître dans le numéro de mars 2006 de Z Magazine sous le titre : Le Nettoyage Ethnique Israélien ou « l’Instinct Moral » refoulé.

L’un des clichés les plus vaseux des « intellectuels d’interventions humanitaires » comme des éditeurs et magnats de la presse, est que les Droits de l’Homme sont devenus l’une des principales préoccupations de Etats-Unis et des autres puissances de l’ONU, et l’un des axes majeurs de leur politique étrangère de ces dernières décennies. Pour David Rieff, « Dans toutes les grandes capitales européennes, les Droits de l’Homme se sont imposés comme un principe, non purement rhétorique, mais opérationnel. » Son collègue Michael Ignatieff, autre zélateur de l’appel aux armes, assure que nos « instincts moraux », exaltés, ont renforcé « l’audace d’intervenir aussitôt que massacre et déportation deviennent une politique gouvernementale. » [David Rieff, “A New Age of Liberal Imperialism ?,” World Policy Journal, été 1999. Ignatieff est cité par Rieff] Cette perspective s’est construite en grande part sur une relecture de l’expérience de certaines phases du démantèlement de la Yougoslavie, dans les années 90, où la ligne de propagande voulait que l’OTAN soit intervenu dans le conflit, tardivement et à contre cœur mais non sans succès, afin de mettre un terme au nettoyage ethnique et au génocide perpétrés par les Serbes. L’intervention était supposée avoir été l’expression profonde de l’humanisme de MM. Blair, Clinton, Kohl, Schroeder, soutenue et exigée de ces dirigeants par les journalistes et les grands défenseurs des Droits de l’Homme.

Bon nombre de choses étaient inexactes dans cette version de l’histoire récente des Balkans, l’une, et non des moindres, étant que l’intervention de l’OTAN n’avait nullement été tardive - lancée très tôt, elle avait même été l’une des principales causes du nettoyage ethnique qui avait suivi, ayant favorisé l’éclatement de la Yougoslavie sur un mode qui laissait sans protection d’importantes minorités enclavées dans les républiques nouvellement formées, un facteur majeur de conflit ethnique. En outre, l’intervention sapait les accords de paix signés entre ces différents états entre 1992 et 1994, et encourageait les minorités non serbes à solliciter l’assistance militaire de l’OTAN pour trancher le différend en leur faveur - ce qui leur fut effectivement accordé. Activement ou passivement, les puissances de l’OTAN contribuèrent au nettoyage ethnique le plus systématique de toutes les guerres des Balkans, à savoir celui des Serbes, dans la province croate de Krajina et dans le Kosovo occupé par l’OTAN, à partir de juin 1999. [cf. Susan Woodward, Balkan Tragedy (Brookings : 1995) ; Diana Johnstone, Fools’ Crusade (Pluto and Monthly Review : 1999) ; David Owen, Balkan Odyssey (Harcourt Brace : 1995) ; Lenard J. Cohen, Serpent in the Bosom : The Rise and Fall of Slobodan Milosevic (Westview : 2001).]

L’idée que l’intervention de l’OTAN était, de A à Z, fondamentalement humanitaire pose, bien sûr, d’autres problèmes mais on aurait tort de négliger l’aspect sélectif de cette présentation des faits et ce qu’il peut avoir d’intrinsèquement politique. Le silence des humanitaro-interventionnistes était assourdissant lorsque, dans les années 90, l’Indonésie accumulait massacres et déportations au Timor Oriental, que la Turquie exterminait sa minorité kurde, incendiant village après village, que des milliers de réfugiés fuyaient les massacres en Colombie et que le Congo [sombrait dans une guerre civile qui fit près d’un million de morts par an sur cinq ans], en grande partie du fait de la présence d’envahisseurs Rwandais et Ougandais. Curieusement, « l’instinct moral » des politiciens humanitaires semblait s’évanouir dans certains cas - ceux justement où les bourreaux étaient de bons clients de ces mêmes politiciens, dont ils recevaient équipements, soutien et encadrement militaire. Curieusement, « l’instinct moral » des interventionnistes, intellectuels et journalistes humanitaires peinait à dépasser la focalisation biaisée de leurs leaders politiques, au point de s’y retrouver même parfaitement aligné. Cet alignement facilitait bien la tâche des leaders politiques, qui s’acharnaient d’autant plus violemment contre les « méchants » officiels, car il détournait l’attention des exactions que les « méchants » officieux infligeaient à des victimes (implicitement reconnues) sans intérêt.

Israël, un Cas d’Ecole.

Le cas le plus intéressant, et sans doute le plus flagrant, d’inhibition de « l’instinct moral », peut être observé vis-à-vis d’Israël, un pays qui a mené des décennies durant une politique systématique de spoliation et de nettoyage ethnique des Palestiniens, en Cisjordanie et à Jérusalem Est notamment, non seulement sans provoquer de réaction ferme de la part du Monde Libre, mais avec l’indéfectible soutien des Etats-Unis et des effusions de ferveur et d’encouragements chez leurs très démocratiques alliés. L’aversion spontanée des leaders politiques occidentaux et des intellectuels humanitaires et médiatiques, à l’égard de « méchants » officiels tels qu’Arafat, Chavez, ou Milosevic, lors même qu’ils tiennent avec égards Begin, Netanyahu ou Sharon, pour de respectables hommes d’Etat, méritant incontestablement notre soutien économique, militaire et diplomatique, est véritablement un prodige d’auto-duperie, d’inconséquence, de duplicité et de turpitude morale.

Que les exactions comme les fondements mêmes de l’Etat d’Israël puissent bafouer aussi ouvertement l’intégralité des valeurs des Lumières, que nous tenons pour le fondement par excellence des civilisations occidentales, tient littéralement du miracle.

Premièrement, c’est un Etat raciste, idéologiquement et législativement. Israël est officiellement un Etat juif, 90 % des terres est exclusivement réservé aux juifs, les Palestiniens se sont vu interdire tout achat ou leasing de terres annexées par l’Etat depuis 1948, mais les juifs du monde entier peuvent en toute légalité émigrer et obtenir, avec la nationalité israélienne, davantage de privilèges que les indigènes non juifs. Ce type d’idéologie et de législation était inacceptable lorsqu’il s’agissait de la politique d’apartheid en Afrique du Sud - rappelons que Reagan n’en était pas moins « constructivement engagé » auprès de cet Etat que Margaret Thatcher jugeait, pour sa part, tout à fait acceptable, et que les opérations « anti-terroristes » sud-africaines étaient coordonnées à celles du Monde Libre. [cette intégration des services de sécurité et des “experts,” occidentaux incluant l’apartheid sud-africain, se trouve décrite dans The Terrorism Industry, d’Edward Herman et Gerry O’Sullivan, (Pantheon : 1990).] Le traitement des juifs par les nazis en Allemagne, même avant l’organisation des camps de la mort, était considéré comme monstrueux. Il l’est toujours. De même l’attitude des autorités soviétiques à l’égard de leur communauté juive, qui entraîna aux USA l’instauration d’une législation punitive (la loi Jackson-Vanik, toujours en vigueur). Mais les lois israéliennes, analogues à celles de Nuremberg, et la construction d’un Etat fondé sur la discrimination raciale, demeurent tout à fait acceptables aux yeux des héritiers des Lumières. Le « peuple élu » remplace la « race des maîtres » et non seulement le principe devient acceptable, mais Israël devient un modèle de démocratie et « de lumière aux yeux du monde » (Anthony Lewis). Par voie de conséquence, la création par Israël d’une catégorie d’humains classés de facto comme citoyens de seconde classe, devant la loi (et d’une catégorie encore inférieure dans les territoires occupés), officiellement et politiquement « undermenschen », est tout aussi acceptable. Un système unique de « racisme d’exception. »

Deuxièmement, l’Etat d’Israël s’est vu autorisé à tenir pour nulles et non avenues de nombreuses résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, la Quatrième Convention de Genève pour ce qui est de son occupation de la Cisjordanie, les décisions de la Cour Internationale de Justice concernant son mur d’apartheid, et à spolier purement et simplement les Palestiniens de la majeure partie des terres et réserves d’eau, à démolir leurs habitations par milliers, à abattre leurs oliviers par centaines de milliers, à détruire leurs infrastructures et à construire illégalement en Cisjordanie occupée un vaste réseau routier moderne, à l’usage exclusif des juifs, créant simultanément des restrictions considérables aux possibilités de déplacement des Palestiniens à l’intérieur même de la Cisjordanie. [Pour une description documentée de ce processus de dépossession, de violences et d’abus de toutes sortes, cf. Noam Chomsky, The Fateful Triangle (South End : 1999), Chap. 8 ; Kathleen Christison, The Wound of Dispossession (Ocean Tree Book : 2003) ; Norman Finkelstein, Beyond Chutzpah (University of California : 2005), Part 2 ; Michel Warschawski, Toward An Open Tomb (Monthly Review : 2004) ; Jeff Halper, "Despair : Israel’s Ultimate Weapon," Center for Policy Analysis on Palestine, March 28, 2001, (http://www.thejerusalemfund.org/carryover/pubs/20010328ib.html ) ; and Jeff Halper, "The 94 Percent Solution : A Matrix of Control," Middle East Report, Fall, 2000 (http://www.merip.org/mer/mer216/216_halper.html ).] Cette épuration ethnique systématique a été conduite par une armée puissamment entraînée et équipée, marchant sur une population indigène littéralement sans armes, afin d’en débarrasser le pays pour permettre l’installation des colons juifs - en violation du Droit International, ne fut-ce que pour ce qui règle l’attitude d’une puissance occupante. Un système unique « d’épuration ethnique par exception », de « non droit d’exception », de « dispense exceptionnelle de se plier aux décisions du Conseil de Sécurité et de la Cour Internationale. »

Troisièmement, Israël a périodiquement débordé ses frontières pour porter la guerre chez ses voisins - Egypte, Syrie, et Liban - a mené des bombardements et des actions terroristes contre ces trois pays plus la Tunisie puis l’Iraq, et a maintenu des années durant une milice terroriste au Liban, menant en outre dans ce pays de nombreux raids terroristes, dans le cadre de sa politique « Poing de Fer », infligeant de lourdes pertes aux populations civiles visées. [Noam Chomsky, Pirates & Emperors (Claremont Research : 1986), chap. 2 ; Chomsky, Fateful Triangle, chap. 9.] Bien que l’invasion du Liban, en 1982, ait été déclarée avoir été lancée en réponse à des attaques terroristes, elle répondait en réalité à une absence d’attaque terroriste (en dépit de provocations israéliennes délibérées) et à la crainte de devoir négocier avec les Palestiniens, plutôt que de les nettoyer ethniquement. [Yehoshua Porath, expert israélien du mouvement national palestinien, écrivait dans Haaretz, le 25 juin 1982 : “il me semble que la décision du gouvernement [d’envahir le Liban]... venait précisément de ce que le cessez-le-feu avait été observé [par les Palestiniens]. » Pour advantage de détails, cf. Chomsky, Fateful Triangle, pp. 198-209.] Evidemment, aucune mesure ou sanction ne fut prise à l’encontre d’Israël pour toutes ces exactions, Israël bénéficiant d’un « droit d’exception à l’agression, au terrorisme d’Etat et au soutien au terrorisme », dont il n’a certes pas l’apanage mais qui découle de son statut d’Etat client et allié privilégié des Etats-Unis.

Quatrièmement, du fait de son droit à pratiquer l’épuration ethnique et la terreur en violation des résolutions du Conseil de Sécurité et du Droit International, ses victimes se voient dénier tout droit de se défendre. On peut les expulser de leurs terres, détruire leurs maisons et immeubles, arracher leurs oliviers, les laisser massacrer par l’armée ou les colons, toute résistance violente de leur part reste un « attentat terroriste », inadmissible et profondément regrettable. Plus d’un millier de Palestiniens ont été tués par les Israéliens au cours de leur première phase de résistance non-violente, la première Intifada (1987-1992), mais leur résistance pacifique n’a eu aucun effet sur l’occupation illégale. La communauté internationale n’a pris aucune mesure pour les défendre réellement, et Israël a pu bénéficier de l’aval tacite des Etats-Unis pour répondre par la violence à l’Intifada, jusque à ce que toute résistance soit brisée. La proportion de victimes palestiniennes et israéliennes fut alors de 25 pour 1, mais étant donné le droit d’exception d’Israël de recourir à la terreur, seuls les palestiniens furent qualifiés de terroristes.

Cinquièmement, du fait leur dispense de Droit International et de leur plein droit à pratiquer terreur et nettoyage ethnique, les Israéliens disposent du privilège d’installer à la tête de leur gouvernement le responsable d’une série d’attaques terroristes contre des civils et du massacre, à Sabra et Shatila, d’environ 800 à 3 000 civils palestiniens. Paradoxalement, la décision du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), de considérer qu’une intention de génocide peut être déduite de toute action visant à exterminer les membres d’un groupe donné, en un lieu donné, y compris dans le cas où cette action ne s’inscrit pas dans le projet d’exterminer partout ailleurs tous les membres de ce même groupe, se fondait précisément sur une résolution de 1982 de l’Assemblée des Nations Unies, condamnant officiellement les massacres de Sabra et Shatila comme « acte de génocide. » [Verdict du 2 août 2001 au procès de v. Radislav Krstic (IT-98-33-T), (http://www.un.org/icty/krstic/TrialC1/judgement/index.htm), Section G, “Genocide” (http://www.un.org/icty/krstic/TrialC1/judgement/krs-tj010802e-3.htm#IIIG), approx. pars. 589 - 595, et note 1306, le jugement reposait sur une « Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies, de 1982, statuant que le meurtre d’au moins 800 Palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila cette année là était un ‘acte de génocide’. » Résolution de l’Assemblée Générale des Nations Unies intitulée : “ La Situation au Proche Orient ” (A/RES/37/123), Section D, 16 décembre 1982 (http://www.un.org/documents/ga/res/37/a37r123.htm)] Bien évidemment, si telles dispositions judiciaires n’ont jamais servi qu’à condamner des Serbes, non seulement elles sont restées lettre morte concernant Sharon, mais elles n’ont nullement empêché les Occidentaux d’honorer ce dernier comme un chef de gouvernement parfaitement respectable.

Sixièmement, du fait du droit d’Israël à pratiquer terreur et nettoyage ethnique, de tels termes ne peuvent en aucun cas s’appliquer à des actions de cet Etat. Lors qu’ils servirent à caractériser les opérations serbes au Kosovo, ces termes soulevèrent une vague d’indignation. Ces opérations s’inscrivaient pourtant dans le cadre d’une guerre civile (attisée depuis l’étranger) et n’avaient nullement pour objectif, comme dans le cas d’Israël, de purger un pays entier de sa population indigène pour la remplacer par un autre groupe ethnique. Israël fut non seulement exempté d’office de ce type de qualificatifs, mais se vit en outre accorder le privilège de recourir à des termes tels que « sécurité » ou « violences. » Quels que puissent être le niveau d’insécurité ou la violence des agressions auxquels doivent faire face les Palestiniens, c’est néanmoins à eux de renoncer à la violence, et l’enjeu du conflit demeure de toute façon la sécurité d’Israël. Pour les dirigeants occidentaux, la sécurité des Palestiniens est tout sauf un enjeu car leur sort manque d’intérêts, et parce que leur insécurité découle de leur incapacité à assumer le processus d’épuration ethnique et de leur propre résistance à ce processus.

Ce processus d’épuration ethnique, qui repose sur un terrorisme de grande envergure, et qui est véritablement l’origine et la cause même de la réponse terroriste des Palestiniens, est en réalité mis en avant par les Israéliens (de même que la construction du « mur de sécurité »), non comme participant d’un programme parfaitement officiel de « rédemption des terres* » au profit du peuple élu, mais comme une réponse parfaitement légitime et nécessaire au attaques terroristes palestiniennes. [Citation d’un politologue israélien, Gerald Steinberg, dans Chris McGreal, “Worlds apart,” Guardian, February 6, 2006 : http://www.guardian.co.uk/israel/Story/0,,1703245,00.html] Et personne n’y trouve à redire !
[*« Rédemption des terres » : Element central de l’idéologie et de la politique coloniale sioniste, cet euphémisme recouvre toutes les formes possibles d’annexion des « terres bibliques » par l’Etat d’Israël, qu’on leur conserve ou non le statut officiel de colonie. Souvent traduit en français par « rachat », le terme hébreux « gueoula » signifie plus précisément « rédemption. »]

Septièmement, Israël est le seul état du Proche Orient à disposer d’un arsenal nucléaire. Ont collaboré à la constitution de cet arsenal, non seulement les Etats-Unis, mais aussi la France et la Norvège. Cette collaboration a été décidée malgré 39 années d’épuration ethnique, une violation systématique du Droit International comme d’un nombre record d’injonctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, et de l’invasion à répétition, par Israël, de pays frontaliers. Ce monopole nucléaire régional et le maintien hors de la juridiction de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) et du Traité de Non Prolifération Nucléaire découle naturellement des différents privilèges énumérés plus haut et plus particulièrement de la protection inconditionnelle de la première des grandes puissances.

Huitièmement, le Monde Libre s’est récemment indigné de l’éventualité que l’Iran puisse prétendre à se doter, tôt ou tard, d’un armement nucléaire. On a bien évidemment menacé l’Iran de « changement de régime », de bombardements et autres attaques israélo-américaines, mais l’attitude de l’Iran déstabilise ici un régime d’exception où seul Israël (et son puissant allié) peuvent faire valoir un problème de sécurité et le droit de se défendre ; les autres, tels les Palestiniens de Cisjordanie, étant tenus d’assumer leur position d’infériorité, avec son lot d’insécurité, de nettoyage ethnique, de politique de murs d’apartheid et autres. Ceux qui n’assument pas, l’Iran notamment, doivent en assumer les conséquences, telle la menace d’une attaque et de sanctions pour avoir entrepris des actions légales, mais possiblement suspectes de viser à l’acquisition d’une capacité nucléaire de défense, sans l’aval du Monde Libre, tout occupé à apaiser l’ire des Etats-Unis et de leur premier client proche-oriental. De sorte qu’Israël dispose du privilège, non seulement de pouvoir disposer d’un arsenal nucléaire, mais en outre de pouvoir mobiliser le Monde Libre pour s’en voir garantir le monopole absolu - d’autant plus assuré de pouvoir poursuivre à sa guise son nettoyage ethnique.

Neuvièmement, le Monde Libre a aussi manifesté son irritation au sujet de la victoire du Hamas aux élections palestiniennes du 26 janvier 2006. On proteste assez unanimement que le « processus de paix » risque d’en pâtir, et George Bush lui-même, affirme n’être pas disposé à négocier avec des gens qui ont recours à la « violence » ! La violence est pourtant sa spécialité et celle de son pays, avec trois agressions majeures au cours des sept dernières années et un programme de domination ouvertement annoncé, fondé sur une totale suprématie militaire. Certes la violence des opérations israéliennes en Palestine dépasse infiniment tout ce à quoi les Palestiniens ont jamais pu prétendre, mais la partialité éhontée des Occidentaux, reste horrifiée par les « attentats suicides », non par les « assassinats ciblés » (qui doute que les mêmes méthodes appliquées par des Palestiniens aux diplomates israéliens horrifieraient énormément ?). Mais, de même que le terme de « terrorisme » ne saurait s’appliquer aux actions des Etats-Unis et d’Israël, celui de « violence » ne peut les concerner qu’en tant que victimes. Ces pays ne font que « riposter », ne recourant qu’à contre cœur à la violence et par « autodéfense », assurant seulement leur « sécurité », avec les meilleures intentions et dans un but humanitaire. Et les Occidentaux gobent ça sans problème !

La popularité du Hamas tient en grande partie à ce que le Fatah et ses dirigeants n’ont pu enrayer ni le processus de nettoyage ethnique, ni la constante dégradation des conditions de vie en Palestine. En refusant systématiquement de les considérer comme des interlocuteurs valables, Israël condamnait sciemment leur législature à l’échec. Le Hamas, pour sa part, fut en réalité financé par Israël, il y a des années, dans le but de diviser les Palestiniens et de saper la trop grande influence du Fatah. Cet objectif atteint, dès lors que c’est un groupe islamiste qui a désormais pris le pouvoir, chacun aura les meilleures raisons du monde de repousser toute issue négociée avec des Palestiniens qui se sont prononcés en faveur d’un parti qui n’exclut pas la violence, comme Sharon et Bush ! Pour les occidentaux il ne serait pas raisonnable que le Hamas refuse de déposer les armes et s’accroche au droit de défendre son peuple contre une occupation et une épuration ethnique acharnée, attendu qu’un seul des deux belligérants à droit à l’autodéfense et à assurer sa « sécurité ». A ce degré de refoulement des « instincts moraux », le droit à la résistance est évidemment exclu.

Le « processus de paix » est un parfait Orwellisme, que j’avais décrit il y a de nombreuses années dans mon Doublespeak Dictionary [Dictionnaire du Double Langage] comme « toute action menée ou soutenue par le gouvernement U.S. dans une zone de conflit, à un moment donné. Ceci n’implique aucun impératif, à court ou à long terme, de mettre un terme au conflit ou aux opérations de pacifications. » De sorte que le « processus de paix » israélo-palestinien, constamment avalisé ou activement soutenu par le gouvernement américain, s’est singularisé par une intensification du nettoyage ethnique, la destruction des infrastructures palestiniennes, l’installation de quelque 450 000 colons en Cisjordanie, l’érection d’un mur d’apartheid et l’annexion de la majeure partie de Jérusalem Est - en d’autres termes, l’instauration par le terrorisme d’Etat, d’un telle masse de « faits accomplis » que toute idée d’un Etat palestinien viable en devient littéralement impensable. Or pour les organes de propagande du Monde Libre, un authentique « processus de paix » était bel et bien en cours et c’est dorénavant l’élection du Hamas qui risque de le faire échouer ! [cf. “Washington’s Peace Process,” ch. 10, dans : N. Chomsky, The Fateful Triangle.]

Comment Expliquer un Tel Degré d’Abominations d’Hypocrisie ?

Tout cela découle au départ de l’ambition des dirigeants israéliens de créer un lebensraum pour le peuple élu. Les Palestiniens étaient en travers du chemin, il fallait s’en débarrasser. Pour ce faire, les Israéliens ont bénéficié de l’indispensable soutien diplomatique et militaire des Etats-Unis. Ce mécanisme s’est ensuite auto-alimenté. De sorte que, le durcissement de la résistance des Palestiniens, malgré leur vulnérabilité et leur relative faiblesse, ne pouvait qu’exacerber le caractère fondamentalement raciste du projet d’épuration ethnique qui, année après année, ne cessa de gagner en brutalité ; une situation que ne pouvait qu’aggraver la nomination à la tête du gouvernement d’un criminel de guerre notoire. Dans ce projet, la collaboration et la protection des Etats-Unis demeuraient cruciales, car elles oblitéraient toute velléité de réponse internationale effective à des politiques aussi ouvertement contraires au Droit qu’à la simple moralité, et qui, mises en œuvre par quelque état non aligné entraîneraient inévitablement bombardements et procès pour crimes de guerre. [Le 22 mai 1999, Slobodan Milosevic était reconnu coupable devant un Tribunal Yougoslave, de responsabilité de commandement dans la mort de 344 Albanais du Kosovo. La plupart d’entre eux avaient été tués peu après le début d’un bombardement de l’OTAN, le 24 mars 1999 ; Sharon, pour sa part, fut reconnu coupable, y compris par une commission israélienne, d’avoir ordonné les massacres de Sabra et Shatila, au cours duquel furent massacrés [à l’intérieur de deux camps de réfugiés] deux fois plus de Palestiniens, majoritairement des femmes et des enfants. Pour autant, comme nous le soulignons dans le texte, Sharon bénéficia d’un type d’évaluation et de traitement pour le poins différent.]

Le rôle des Etats-Unis et l’inhibition de tout « instinct moral » aux Etats-Unis même, découlent en partie de considérations géopolitiques et de la position d’Israël comme mandataire et point d’ancrage des politiques U.S. dans la région, mais aussi de la capacité du lobby pro-israélien, de sa base et de ses supporters au sein de la droite chrétienne, à obtenir des médias et de la classe politique, un soutien ouvert ou tacite au processus d’épuration ethnique. La stratégie du lobby inclut l’exploitation agressive de la culpabilisation, avec les références à l’holocauste, l’assimilation de toute critique de l’épuration ethnique israélienne à de « l’anti-sémitisme », et le recours pur et simple à l’intimidation pour étouffer toute approche critique ou débat de fond [Cf. Joan Wallach Scott, “Middle East Studies Under Siege,” The Link, January-March 2006.] - réactions qui s’intensifient proportionnellement aux exactions perpétrées dans le cadre du processus d’épuration ethnique.

Les attentats de New York et la « guerre contre le terrorisme » ont largement favorisé ces mécanismes, en justifiant une diabolisation des Arabes et en présentant les politiques israéliennes comme participant de cette supposée guerre. Le lobby et ses représentants au sein de l’administration Bush, comptaient parmi les plus fervents supporters de l’invasion de l’Iraq, et combattent aujourd’hui énergiquement en faveur d’une guerre contre l’Iran - ce lobby est en réalité le seul secteur de la société [américaine] à réclamer une confrontation avec l’Iran, et prépare actuellement une vaste campagne de pression sur Bush et le Congrès pour obtenir des Etats-Unis le déclenchement des hostilités. La guerre contre l’Iraq s’est avérée un excellent paravent pour une intensification du nettoyage ethnique de la Palestine, et un nouveau conflit, quels qu’en soient les risques, pourrait justifier une nouvelle phase de nettoyage intensif, voire l’éventuelle déportation (« transfert ») d’une population qui constitue toujours un « risque démographique. »

L’attitude de la « communauté internationale » à l’égard de ce programme d’épuration ethnique est véritablement une honte. Après leurs appels véhéments à la guerre et à la justice face aux « méchants » désignés en ex-Yougoslavie, où les Etats-Unis se plaisaient à combattre, sélectivement, le nettoyage ethnique, l’Union Européenne, le Japon, Kofi Annan, la plupart des ONG et des pays arabes, toute honte bue et leur « instinct moral » platement refoulé, s’écrasaient lamentablement devant le soutien inconditionnel des USA à Israël, la puissance économique d’Israël et de sa diaspora, l’exploitation de la culpabilisation liée à l’Holocauste, et en Europe, un vieux parti pris raciste aux relents de nostalgies coloniale, exacerbé par une propagande massive qui, sous l’image omniprésente des « attentats suicides », occulte la totale illégalité des assassinats ciblés, des violences quotidiennes et de l’occupation.

La négation de l’Holocauste est incontestablement répréhensible, mais dans le contexte politique actuel elle ne concerne qu’une infime fraction de nos populations et n’est d’aucun impact réel, sinon précisément pour faire diversion lorsque sont dénoncés ceux qui s’enferrent dans la « négation d’épuration ethnique », une tendance particulièrement répandue parmi nos élites occidentales - dès qu’il s’agit d’Israël - et lourde de conséquences.

Conclusions

La Palestine est une zone de non droit par excellence, dont la population - littéralement sans défense - a été dupée, humiliée, réduite à la mendicité, et méthodiquement expulsée de force au profit de colons protégés par une colossale machine militaire, tour à tour armée et défendue par les Etats-Unis, avec le soutien et l’aval tacite, voire ouvert, de tout le reste du Monde Libre. La grande question pour ledit Monde Libre est désormais : « Le Hamas saura-t-il se tenir et accepter le nettoyage ethnique (toujours activement mené) et, au mieux, un éventuel statut de bantoustan, ou va-t-il menacer de résister encore et de poursuivre les actions « terroristes » ? Face à cette question cruciale, pouvoir et racisme ont littéralement neutralisé « l’instinct moral » des occidentaux.

Si cette question est cruciale, c’est notamment parce que plusieurs millions de Palestiniens intégralement dépossédés, se trouvent pris dans une tragique spirale de violence face à laquelle la communauté internationale et les Etats-Unis n’ont qu’à dire « Stop ! », à suspendre leur aide et à menacer de sanctions pour qu’elle s’arrête net. Mais pour le Monde Libre, la cause du conflit n’est ni l’occupation, ni le nettoyage ethnique, mais bien la résistance à ces abus. Abjecte et stupide, cette perspective n’est en réalité qu’une piètre rationalisation du soutien raciste et opportuniste à un authentique projet de nettoyage ethnique.

La situation en Palestine est en outre cruciale pour des millions d’Arabes dans le monde, pour plus d’un milliard de musulmans, et pour des milliards d’autres habitants de la planète, qui voient dans l’attitude des occidentaux à l’égard des Palestiniens, le reflet de l’attitude raciste et colonialiste qu’ils affichent à l’égard des Arabes, des musulmans, et plus généralement de l’ensemble des populations du Tiers Monde. C’est un terreau prodigieusement fertile de terrorisme anti-occidental, mais plus fondamentalement de profonde colère, de haine et de défiance à l’égard des occidentaux et de ce qui les motive. Un cancer qui n’augure rien de bon pour la santé de l’humanité à venir.